Plus belle la vie en maison de retraite 2 Quand il ne reste plus que l’amour

Plus belle la vie en maison de retraite 2 : Quand il ne reste plus que l’amour

 

Aujourd’hui, nous avons reçu une visite durant mon intervention. Il s’agit de l’amie de longue date de S., cette résidente avec qui j’avais eu les premiers regards la semaine dernière. J’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots avec notre visiteuse. « Elle est plus pour moi que ma propre famille », c’est ainsi qu’elle m’a décrit sa relation avec S., qui a duré des années, et qui s’est trouvé modifiée lorsque la maladie d’Alzheimer a retiré le sens des mots et des phrases, pour ne laisser plus que l’intensité des regards et des sentiments.

Mais aujourd’hui, comme la plupart du temps, S. ne manifestait rien. Alors qu’elle m’avait regardé la dernière fois, m’avait même adressé trois mots assez incohérents et avait tendu la main vers ma flute, qu’elle avait ensuite examiné longuement, elle restait inerte, le regard dans le vide, comme complètement absente.

Alors son amie l’a juste tendrement embrassée, lui a pris la main et a chanté avec nous, de tout son cœur, en y mettant la joie qui apporte ce petit soulagement qui ne s’explique pas. C’est la joie qui guérit, la joie qui apaise. En réalité, le baume en question, c’est juste l’amour, et nos voix en sont les vecteurs. Une infirmière est passée prendre la tension d’une résidente simplement assise à écouter, sans rien manifester, comme la plupart des personnes présentes. En repartant, cette infirmière nous a dit « en tout cas, Mme M. a le sourire, vos chants la rende de bonne humeur ».

En fait, à bien y regarder, il reste juste l’essentiel. Entre S. et son amie, il ne subsiste que l’amour. J’ai souvent le sentiment d’être avec des écorchés psychologiques. Le mot et l’image véhiculée sont forts, mais ils sont le reflet de l’intensité de ce qui subsiste avec ces personnes, à un stade avancé de pertes de capacités intellectuelles. C’est souvent le caractère dominant qui subsiste. Certains sont tout le temps agressifs, semblant en vouloir au monde entier, tandis que d’autres paraissent installés dans une bonhomie confortable et douce, répondant par un sourire immédiat à notre sollicitation.

Avec ces personnes, le mode de communication habituel, basé sur des mots et leur sens, n’est plus possible. Cela entraîne qu’on ne peut pas se cacher derrière ceux-ci. Le contact est « cash », direct, et il ne trompe pas. Le regard joue alors un rôle fondamental. On ne peut pas tricher avec un regard direct dans les yeux. C’est un des outils très puissants que j’utilise dans les groupes. Le premier jour du stage, les participants sont invités à s’installer face à face et se regarder dans les yeux. L’un pose une question à l’autre, qui y répond sans tricher. Ce simple exercice est extrêmement puissant. On dirait qu’une connexion directe de cœur à cœur s’établit, avec toute l’intensité, parfois insoutenable, que cela implique.

Lorsque deux personnes ont tant partagé que nos deux amies, il leur reste ces contacts. La main dans la main, la douceur de la voix avec laquelle, à travers le chant, il est possible de faire passer tant de sentiments.

Et lorsque le regard se vide, ne semblant plus exprimer qu’une certaine absence, il reste l’amour, la chaleur dans le cœur qui montre à cette visiteuse que, grâce à son amie, elle a pu vivre, à travers cette belle amitiés de plusieurs décennies, un sentiment pur qui vient du cœur et qui laissera à jamais son empreinte.

 

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